Une seule solution, la culmination !
Au début, il y a cette certitude que toute randonnée est farfelue, voire absurde. Y compris, et surtout, celles qui sont pavées de tampons, réglementées, validées, sanctifiées. Par exemple, le Tour de France Randonneur est bel et bien un truc absurde. Si c'était quelque chose de vraiment sérieux, je ne m'y serais jamais lancé.
Ensuite, il ya cette aversion profonde que j'ai pour les cartes de route à tamponner. Au contraire, j'ai un amour profond des cartes Michelin, elles sont pour moi un tremplin extraordinaire de la farfeluité.
Enfin, je suis tombé par hasard (grâce à internet, bien sûr) sur cette confidentielle "randonnée la plus dure du monde". Vous pensez bien que cette appellation complètement loufoque m'a beaucoup plu, mais j'ai trouvé l'itinéraire trop long et trop compliqué même en me dispensant des coups de tampon.
Et puis le déclic. Un jour j'ai eu l'idée de chercher quel était le point culminant (routier) du Massif Central. Je m'attendais à quelque chose de banal, comme le Pas de Peyrol. Eh bien non, il existait une vraie route à plus de 1600 m avec au bout, quelque chose de culminant : Pierre-sur-Haute. J'ai donc cherché pour les autres massifs. Il existait le (ou la) Haut-Folin pour le Morvan, mais pour les autres (Alpes, Jura, Vosges) rien de surprenant. Dans le cas des Pyrénées, j'ai pas mal hésité, la route du col des Laquets n'étant pas vraiment carrossable. J'aurai voulu ajouter les Ardennes et le Massif Armoricain pour être encore plus farfelu, mais cela faisait trop, presque un TDF.
Quant aux parcours, vous allez penser que cela m'a pris du temps. Pas du tout ! J'ai fait faire le boulot par openrunner. Merci à lui, il ne m'a jamais envoyé sur une autoroute. Je n'ai fait que quelques corrections pour éviter de trop gros axes, et à chaque fois j'y ai perdu en km. Un logiciel exceptionnel à l'usage des cyclos. Mon plus gros boulot a été le découpage, en fonction des hôtels et de mes possibilités physiques supposées. Et le plus fastidieux, la photocopie recto-verso des 34 pages de cartes Michelin indispensables.
Premier acte : Cime de la Bonette (2802 m)
De Marseille, il m'a fallu un jour et demi pour arriver jusqu'à cette borne culminatoire et prétentieuse. Chacun sait que la route la plus haute d'Europe est en Andalousie, dans la Sierra Nevada.
Sur ma route, le premier jour, Rians, le plateau de Valensole balayé par un vent très amical, la Clue de Barles et le violent (à la fin) col du Fanget, juste avant Seyne-les-Alpes.
Le second jour, après la Bonette et un repas de midi trop tardif, j'ai une fois de plus touvé bien dur les derniers km du col de Vars. Etape à Guillestre, où un cyclo anglais, voisin de table, m'a fait la conversation un dico à la main. Aux pieds, il avait gardé comme moi ses chaussures de cycliste.


(mon vélo n'est pas seul en haut de la Bonette)
Deuxième acte : le Grand Colombier (1501 m)
Comme je vous ai déjà fait une photo de ce genre, j'ai changé l'angle.
Deux jours de plus pour réussir ma seconde culmination. Cette fois (jour 3), je n'ai pas pris le tunnel du Galibier, j'ai fait courageusement l'ascension complète. Il est vrai que j'avais le temps et que je m'étais offert une longue pause méridienne dans un restau du Lautaret. Des cyclos partout qui me doublent ou me croisent. En haut du Galibier, où il y a peu de place, parking plein et panneau du col tagué et inabordable. Dans la vallée surchauffée de la Maurienne que je dois descendre jusqu'à Aiguebelle, le vent remonte comme tous les après-midi. Et là, plus de cyclos pour faire un peloton et s'entraider. Où sont-ils passés ? J'en rattrape un tout de même, juché sur un VTT porteur de sacoches. Comme il a l'air à la peine je me mets devant... Au bout de 25 bornes, il vient à ma hauteur pour me dire merci et qu'il en a marre et va chercher à se loger au prochain village. En fait, je le retrouverai à Aiguebelle, dans le même hôtel que moi. Nous passerons la soirée ensemble. C'était Marco de Milan, qui parlait très bien français. Son voyage à vélo était seulement une opération de transit pour rejoindre un groupe de marcheurs à Chamonix. Il a tenu à m'offrir le digestif. Ciao Marco, et bonne rando jusqu'à Briançon.
Il me fallait bien ça pour le jour 4. D'entrée, j'attaque le col du Frêne, modeste mais pas vraiment amical. Et la traversée plutôt descendante du massif des Bauges, se fait le vent dans le nez. Après Rumilly, je devais suivre le Fier jusqu'au Rhône, mais la montagnes était tombé sur la route dans les Gorges du Fier. J'ai dû remonter à plus de 600 m par des vicinales assassines. Heureusement, tout en haut, dans un village nommé Castillon, il y avait un château et une auberge du château. J'y ai fait un excellent repas. Je n'ai pas touché au vin généreusement inclus dans le menu, à cause de ce qui m'attendait...
Quelques km après Seyssel, à Anglefort, on prend à droite et c'est tout de suite le cauchemar, même avec 28x25. Pendant les 7 premiers, il n'y a aucun répit, du 10 à 12% constant. Heureusement, avant le fameux passage à 14%, il y a morceau à un peu moins de 9% qui permet de récupérer. Comparé au début, les derniers km sont un bienfait. La première fois j'étais monté par la route la plus "facile" et sans bagage... Il n'y aura pas de troisième fois.
En fin d'après-midi, pour finir mon étape, à Ochiaz, il a fallu que je passe le bien plus facile col de Richemont.


Le panneau et la route du Galibier.

Le Rhône du haut du Grand Colombier.
Troisième acte : le Grand Ballon (1340 m)
Pour l'instant, les culminations se font tous les 2 jours. Il me faut donc une étape de transition au cours de laquelle je traverse le calme Jura (mais qu'a donc de jurassique le Grand Colombier ?) pour aboutir à Baume-les-Dames, dans un méandre du Doubs.
Le lendemain matin, j'emprunte une véloroute qui suit le doux Doubs jusqu'à Isle-sur-le-Doubs. Ce n'était pas dans openrunner, mais j'avais besoin de calme après m'être farci la veille des km de routes à bagnoles à proximité de Besançon, vent dans le nez. Un calme qui ne dure pas : j'évite Montbéliard, mais pas Belfort, et sans voir le Lion. C'est après manger (à Masevaux) que les choses sérieuses commencent : le col du Hundsruck, pas trop dur de ce côté, mais plombé par le cagnard alsacien. Cela mène droit à Willer-sur-Thur, donc peu de répit. Le col Amic est une difficulté acceptable, mais dans les 6 derniers km du Grand Ballon, sans être en péril, je reconnais que j'ai du mal à enrouler correctement mon 28x25. Cela dit, en haut, je ne m'arrête pas, je monte encore un peu, jusqu'au chalet hôtel du Grand Ballon (photo).
Fin d'étape à Bussang, par une route forestière en très mauvais état, puis par la nationale (à 2,5 km de Willer-sur-Thur !) et le col de Bussang.

De l'autre côté, au pied de la terrasse du chalet-hôtel.
Quatrième acte : le Haut-Folin (901 m)
Encore 2 jours pour y arriver. Mais l'étape de transition restera dans ma mémoire.
Le temps est couvert dès le matin et la météo a prévu des orages partout où je dois passer. Le petit col des Croix au démarrage ne me pose pas de problème et je m'immerge au sortir des Vosges dans la France profonde. Pourtant je suis déjà passé à Lure. L'année dernière, nous y avons fait nos courses au cours de Nancy-Marseille. Je ne m'arrête pas. Quelque km plus loin, je suis rejoint par 4 jeunes cyclos étrangers bien chargés qui mènent bon train. Je me mets derrière sans que cela les fasse broncher. Malheureusement, au bout de 5 km, je dois prendre à gauche vers Vesoul. Oui, Vesoul.
Bien après, j'ai longuement cherché un endroit où manger le midi. J'ai cru mourir de faim jusqu'à ce que je tombe sur un authentique restau en cours de fermeture aoûtienne et qui n'avait rien d'autre à me vendre qu'un petit sandwich aux rillettes et un reste de gâteau aux pommes. Maintenant je sais que "cité comtoise de caractère" est la variante politiquement correcte de trou perdu. Pendant ma pause, le vent déjà bien pénible a forci. Je repars sans joie sur ma route en ligne droite et en rase campagne. Que se passe-t-il ? Je suis de plus en plus scotché par le vent et je vois arriver sur moi une nuée d'orage. 500 mètres plus loin, il y a un petit bois providentiel. Je fonce me mettre à couvert dans les taillis en tirant derrière moi le Lapierre. Je garde le casque au cas où il tomberait des grêlons gros comme des melons. Mais non, c'est juste un déluge très court avec une demi-douzaine d'éclairs. 20 minutes plus tard, tout s'est calmé, même le vent. Confiant, je reprends ma route. Je subirai bien une ou deux averses, mais rien de méchant. Jusqu'à ce que...
Je crève.
La belle affaire, c'est la deuxième fois que crève, il me reste donc 2 chambres à air. Je commence à m'installer confortablement pour réparer sereinement. Un gentille dame en voiture s'arrête même pour savoir si je vais m'en sortir. Une banale crevaison, pensez donc, pour un peu, je ferai le malin. Première chambre à air : nase. deuxième chambre... Je deviens livide. Depuis Marseille, je roule avec 3 chambres dont 2 crevées dés le départ (un vrai mystère) et pas de rustines. Où donc est passée la gentille dame ? A côté, il y a un terrain avec 4 caravanes. C'est là que je trouverai l'âme charitable qui m'amènera en voiture à Losne (8 km), de l'autre côté de la Saone. Serviable aussi le gérant de l'hôtel ; il prendra soin de contacter le "vendeur" d'accessoires cyclistes pour un RDV demain lundi à 9h00. Le soir, je ferai mon délice d'un magret de canard aux myrtilles. Au bord de la Saone il n'y a que des activités paisibles, pêche et randonnée fluviales. Je suis loin des culminations.
Le miracle est qu'il y ait eu des rustines dans la "boutique", ce matin du 8ème jour. Et tout cela m'a beaucoup retardé. Je sais que je ne dormirai pas ce soir à Gueugnon, comme prévu, mais cela ne m'inquiète pas outre mesure. Peu à peu, la plaine se boursouffle de collines et coteaux viticoles. Je traverse la Bourgogne en côtoyant des appellations célèbres. Mais je n'insiste pas, mon public n'est pas amateur de bourgogne. Je résume en disant que j'ai fait un passage très superficiel à Baune... Puis, derechef, je crève. Je ne m'affole pas, j'ai tout ce qu'il faut. Mais la colère me prend (s%@*[#~&|e de veloflex !), je décide de permuter mes peuneus. Et à Autun, je décide d'acheter 2 chambres neuves. Voyez comme la chance est souvent synchronisée avec la guigne : non seulement il y a un cycle ouvert le lundi au centre d'Autun, mais il a lui même fait le circuit du Haut-Folin la veille. Il me donne des conseils de parcours que je suivrai. Une fois la grande route abandonnée, on monte gentiment une petite route ombragée qui suit les Gorges de la Canche (dixit mon vélociste) suffisamment longtemps pour approcher les 800 m d'altitude sans douleur. Peu de monde (il est 17h), quelques VTTistes. Je prends sur la droite une route forestière pas super bien indiquée, mais ce ne peut être que là : une pente, un cul-de-sac et un ouvrage culminatoire assez classique, une grande antenne en forme de pagode. De plus, mon altimètre est formel.
Le soir je fais étape à Luzy, toujours dans le Morvan, dans un hôtel simple et accueillant. J'ai bien aimé les grandes forêts sombres et les petites routes qui s'enfoncent dedans comme dans un tunnel. Le Morvan, on dirait une petite Vosge.

et mon vélo contre la grille de TDF. Je n'ai rien d'autre à vous montrer.
Cinquième acte : Pierre-sur-Haute (1637 m)
Toujours 2 jours.
Cette fois l'approche se fait en remontant la Loire par des petites routes sans surprise désagréable. Notons qu'à Gueugnon, je m'offre une gamelle ridicule en heurtant une bordure pratiquement invisible. Sans gravité.
C'est après Boën, qu'on attaque le Forez. Normalement, j'avais prévu de monter à Pierre-sur-haute le soir même, mais j'ai trop de retard. Je me contenterai de monter jusqu'au dernier hôtel avant le col du Béal, 4 km après Chalmazel. Sur la porte, il y a deux écriteaux qui me font bien plaisir : "ouvert" et "chambres disponibles". Pour le deuxième point, c'est un euphémisme, elles le sont toutes. Ma soirée la plus paisible.
Donc, de très bon matin, le 10ème jour, je termine le col du Béal. En haut, il y a une bucolique auberge, des scouts (?) et de l'autre côté, une route visiblement militaire : droite, bien propre et bordée de poteaux réglementairement espacés et au garde-à-vous. Je ne demande rien à personne, je m'engage. Au fur et à mesure qu'on monte dans ce décor presque sans arbres, la vue prend de l'ampleur à droite et à gauche. Cette ascension de 4 km pour prendre 240 m m'a beaucoup plu, d'autant qu'au bout de la route, là où c'est le plus dur, je vois une grille négligemment ouverte pleine de promesse. Je ne me soucie pas du panneau d'interdiction, j'entre effrontément jusqu'à la hauteur du petit dolmen, dont les militaires ont poétiquement fait un rond-point. Un soldat de base surgit de sa boîte comme éberlué. "Vous rentrez toujours comme ça chez les gens ?", me dit-il. Et voilà, me dis-je, encore un qui confond le bien de la Nation avec sa maison. Mais je ne me lance pas dans les arguties, je veux juste négocier la photo cadrée sans montrer les antennes-boules et autres conneries. Rien à faire, il appelle son gradé. Tout le monde rapplique, je suis cerné, je m'en vais et la grille des secrets militaires se referme derrière moi. Je prends mes photos et je redescends avec une pensée attristée pour ces Lieutenant Drogo qui attendent vainement l'ennemi. Moi qui croyais que les militaires étaient mes frères supérieurs en absurdité, ils ont quelque chose en plus : ils sont désespérément sérieux. Un autre mot m'est venu à l'esprit, mais il est trop polémique.

mon vélo, la route militaire et un peu du magnifique panorama.
Mais la journée ne fait que commencer. Après le Forez, il me faut monter dans le Livradois par le col des Fourches (dont on a viré la pancarte) et traverser ces montagnes champêtres et extrêment vallonnées. Pour tout dire, j'étais content de descendre franchement sur Brioude. Mais la plaine de la Limagne est vite franchie. Après, cela remonte à nouveau. Surtout, à partir de Massiac, je dois affronter la poids-lourdeuse N122 jusqu'au Lioran. Après Murat, j'en ai ma claque, je sors à Laveissière où je trouve une fois de plus un hôtel presque vide.
Sixième acte : le col des Laquets (2637 m)
Une exception à la règle, il me faut 2 jours entiers d'approche.
D'abord, il y a l'étape de Caussade (jour 11), où je rattrape mon retard. Elle commence par les pentes raides de la petite route confidentielle qui me permet d'échapper un bon moment aux monstres motorisés. Au débouché du col de Cére, je les retrouve, mais la descente hyper-roulante me fait croire que je suis invulnérable. A partir de Vic, je prends un itinéraire plus en accord avec ma pratique et néanmoins validé par openrunner. Ce logiciel sait-il qu'il m'a fait emprunter une véloroute absolument charmante entre Aurillac et Maurs ? Je pense que la FFCT est bien représentée dans la conception de ces véloroutes. Elles sont absolument sans malice, elles n'ont rien qui permette de croire que le cyclotourisme est un sport. J'ai particulièrement apprécié la descente imperceptible de la Rance, jusqu'à Maurs où j'ai trouvé mon meilleur restaurant du midi.
Alors, pourquoi, après Figeac, ai-je été pris d'un gros saignement de nez qui m'a obligé à m'arrêter ? Serait-ce les parcours mièvres qui me sortent par les narines. Je me suis planqué à l'ombre, dos à la route, j'ai laissé couler un moment avant de réagir en me pinçant le nez, le saignement s'est plus ou moins arrêté, je me suis nettoyé comme j'ai pu avec l'eau de mon bidon, mais j'en avais partout, j'ai dû changer de maillot. Et je suis reparti à peu près présentable. A la fontaine de Cajarc, j'ai fait une toilette plus complète. Il n'y pas eu d'autres incidents et j'ai réussi dans les temps la traversée d'un Quercy en pleine cuisson.
Le lendemain, le vent d'ouest était bien plus fort et le temps bien couvert. Il est rare que tous les paramètres soient favorables en même temps. Quand ce n'est pas le soleil qui vous tue, c'est le vent. J'ai été très surpris d'arriver quand même à Lannemezan, tellement j'avais eu l'impression de me traîner. Dans les derniers km, j'ai affronté un phénomène météorologique que je connais bien : le crachin.
Et je n'ai pas manqué l'immanquable hôtel de Lannemezan. En passant la porte, j'ai eu un mouvement de recul, voire d'horreur. Il y avait de grandes poupées en chiffon partout à la place d'êtres humains. Dans le salon, des tentures à tous les murs, avec des gros noeuds, des bouquets énormes et compliqués sur toutes les tables, dans des vases extravagants. Heureusement, c'est le patron qui a surgi du décor, avec un bon accent du Bigorre bien rassurant. Je me suis donc installé pour deux nuits et deux diners. Ce n'est que le soir, au repas, que j'ai fait connaissance avec la patronne, une petite "blonde" vaporeuse, frou-froutante et chuchotante. Entre nous cela n'a pas collé d'entrée. Il faut dire que, sous prétexte que j'avais choisi la demi-pension, elle m'a apporté une demie bouteille de rouge entamée. Je lui ai dit, hélas devant témoin, mais le plus aimablement possible, que je préférais choisir mon vin, quand bien même il y aurait un surcoût. J'ai compris tout de suite que je venais de me faire un nouvel ennemi éternel. Et plus tard, j'ai compris que la femme ou l'enfant qu'on voyait en portrait sur les murs (entre 2 tentures à gros noeud), c'était elle, toujours elle. Je ne suis pas un expert de l'âme humaine, mais on peut s'attendre à ce que l'hyper-narcissique exige des autres autant d'adoration qu'il en a pour lui. Là, j'avais affreusement manqué mon coup. Bon, deux soirs à tirer.
Mais l'important, c'était bien ceci : après avoir accompli 5 travaux, il aurait été insupportable que je manquasse le 6ème et dernier. Et la météo m'inquiétait beaucoup.
Ce matin-là (jour 13 !), Lannemezan était enveloppé dans le brouillard. Confiant dans la parole du patron ("parfois, c'est en haut qu'il fait beau"), je me lance. A Capvern, je prends une option complètement irrationnelle : les petites routes. Je me perds et je perds un temps fou à passer des bosses affreuses où n'importe quel aigle laisserait des plumes. Alors, les oies... A Bagnères-de-Bigorre, je suis furieux contre moi mais j'ai retrouvé le moral : le brouillard est moins dense.
Je commence ma lente ascension dans la circulation infernale du chassé-croisé. En fait, tout se passe bien. Passé Gripp, dans le premier pare-pierres (ou avalanche), je ne tergiverse pas, je mets tout à gauche et j'arrive à mouliner calmement mon 28x25. Le seul truc qui m'a perturbé, c'est de me faire enrhumer assez longuement par un groupe de bataves qui se tirait joyeusement la bourre. Je les entendais arriver au souffle et de loin. J'en avais mal pour eux. Un seul est arrivé en haut du Tourmalet après moi. Quand je l'ai passé, il était les bras en croix dans le talus, à côté de son vélo, mort au sens figuré. Je dois dire que conformément à mes souvenirs, c'est très dur dans les pare-avalanche avant la Mongie jusqu'à La Mongie, mais contrairement à mes souvenirs, c'était encore très dur après. J'étais très content d'arriver au col, pour enfin boire et manger dans le restaurant sommital. Malgré l'affluence extrême, j'en ai été le premier client. On dirait que les hollandais aiment bien se faire mal dans nos célèbres cols, mais se foutent complètement de notre gastronomie.
En mangeant, je voyais par la fenêtre que "ma" route semblait défendue par une barrière. Ah ! Ces défenses et interdictions ! J'ai préféré attendre le dernier moment pour me renseigner. Mais non, on pouvait passer à vélo m'a confirmé la serveuse, bien que, franchement... Elle m'a même rempli mon bidon de cette précieuse eau qu'on monte à dos de mulet.
Certains sont surpris, la plupart s'en foutent, mais je taille lentement ma route au milieu des pierres et des marcheurs. J'ai en permanence l'angoisse de cisailler mes pneus de 22 si fragiles. Je me dis qu'à la première crevaison, je continue à pieds, mais je souhaite que ce soit le plus tard possible. En fait, j'arrive au premier col (Sencours, 2378 m) sans problème. Je suis déjà plus haut que n'importe quel autre route pyrénéenne française. Après, la pente passe à 10% et je commence à coincer. Dès que je me met en danseuse ma roue patine dans la terre et les graviers. Je n'ai plus assez de vitesse pour éviter les gros cailloux. Je descends de vélo avant l'inéluctable gamelle et je continue en le poussant. 2 km, ce n'est pas la mer à boire, et je vois l'objectif. A 1 km des Laquets, l'orage se met à gronder, mais c'est de l'autre côté de la vallée, où les nuées noires se rassemblent. J'ai très peur de l'orage en montagne. J'accélère. 4km/h au lieu de 3,5, car mon compteur ne perd rien. Enfin j'y arrive. La vue est étonnante, presque agressive. Je savoure un court instant, je prends mes photos et je me casse vite fait. Je tente au début de descendre sur le vélo, mais j'y renonce très vite. Je descends à pieds jusqu'au col de Sencours. Après, c'est un peu plus cyclable.
Au col du Tourmalet, le nuage est là quand j'arrive et je reçois les premières gouttes. A la Mongie, il pleut vraiment fort et je m'arrête pour enfiler mes gants d'hiver. Je sors de la pluie après Gripp, mais je reste frigorifié jusqu'à Campan.
Voilà, c'est fait. Je sais qu'il me reste 2 bonnes bosses, à la sortie de Bagnères et pour monter à Capvern, avant de retrouver ma narcissique hôtesse.



Une image de la souffrance à vélo ?
Mon retour s'est fait les jours 14, 15 et 16. Je suis reparti de Lannemezan sous la pluie, mais poussé par un vent extrêmement bienveillant, sur des routes parfaites pour un cyclo fatigué. Il faut dire que de Villefranche-de-Lauraguet jusqu'à Marseille, les seules bosses notables sont celles de Vauvert... et celles de Calas.
J'ai quand même trouvé le moyen le soir 14, à Marseillette, en cherchant le garage à vélo de l'hôtel, de me planter le grand plateau derrière la cheville. Il m'a fallu déinfecter et colmater la vilaine plaie dans ma chambre avec les moyens du bord : savon et papier toilette. Mais pourquoi ai-je été si maladroit, imprévoyant, gaffeur et irrationnel dans cette randonnée ?
Non, je ne demande pas de réponse.